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LE SECRET DES PATERSONS

par Jules HOCHE, chez Albert Méricant, 1913

Résumé : Au saut du lit, Saint-Marceau constate un étrange phénomène : sa chambre reste dans les ténèbres alors que dehors le soleil luit. Cette "obscuration" semble provoquée par le faisceau d'un projecteur dardé de la tourelle des établissements Paterson installés sur une colline voisine qui domine Sèvres. L'action se passe en effet dans cet endroit déjà mythique : la banlieue parisienne. Son ami, le savant Jaspier lui apprend que le vieux Eric Paterson est un inventeur américain de génie dont personne ne peut se vanter d'avoir vu le bout du nez. Sa fille, la belle Maud et ses fils, deux viveurs de la plus déplorable nature, semble-t-il, l'aident dans ses recherches.

Paterson père a conçu une théorie sur l'énergie induite du soleil qu'il a juré de prouver à un monde incrédule. D'après ses fils qui reçurent un jour Jaspier, il aurait en effet capté la force intra-atomique et s'apprêterait à réaliser les plus grandes merveilles techniciennes : vision et audition à distance, mégalophonisme et silence absolu, froid ou chaud, lumière ou obscurescence ; le tout par une simple altération des molécules de l'air atmosphérique.

Fort intrigué par tous ces mystères, notre héros sort à bicyclette "dans un vague but de randonnée". Sur une route déserte, aux environs du coquet hameau forestier de Velizy, il distingue une silhouette féminine qui glisse à plus de 60 km à l'heure dans sa direction. Il a le temps de détailler cette extraordinaire créature et les étranges patins à roulette qui lui servent de véhicule. Arrivée à sa hauteur, la fille aux "podocyclettes" lui demande de lui prêter une clef anglaise. Mais soudain, une sirène stridente se fait entendre et une masse noire file auprès d'eux comme un obus. Un charretier qui passait par là n'a pas le temps d'éviter la machine volante inconnue. Il meurt dans les débris de sa voiture culbutée par le souffle du bolide. La fille ne trahit pas la moindre émotion devant ce tragique accident et reprend sa route, non sans avoir révéler son nom. C'est Maud Paterson en personne !

De retour à Sèvres, Saint-Marceau rencontre son ami Jaspier qui lui narre son inquiétude. Depuis peu, ce dernier souffre en effet de surdité aiguë. En fait, après l'obscurité provoquée, c'est l'anti-téléphone, la machine à silence que les Paterson viennent d'expérimenter. Ils ont fait disparaître tout bruit avec une autre variété du même rayon étrange. Et puis un incendie provoqué par une boule de fumée ravage le musée de la céramique et aux abords du sinistre, des dizaines de personnes sont tombées, foudroyées. Vraiment, cet Eric Paterson ne paraît avoir aucun respect ni des choses ni des gens. Un autre jaillissement du phare obscur éteint l'incendie et provoque l'enthousiasme de la foule rameutée devant la "butte Paterson".

Saint-Marceau en profite pour leur rendre visite discrètement. Reçu par Maud, il lui sort un baratin du genre "aimer, c'est être dupe" qui a tout l'air de plaire à la bergère. En aparté, l'auteur se livre à un violent réquisitoire contre la "femme moderne". Puis Saint-Marceau est présenté aux frangins qui lui narrent la prodigieuse découverte de la force irradiante intra-moléculaire effectuée par leur génial père. L'accident due à la machine volante (marchant comme un petit cyclone polarisé) et l'incendie du musée furent accidentels, lui assurent-ils. Le lendemain matin, la Gazette de Paris relate qu'un fléau inconnu ravage Sèvres provoquant une épidémie de surdités et de syncopes.

S'ensuit la visite du préfet à l'usine et un ultimatum aux Paterson. On va faire donner la troupe et dépêcher l'artillerie. Saint-Marceau revient chez les Paterson et découvre la vérité : Eric Paterson n'est qu'une figurine de cire. Le voila, le secret. Les frangins se sont inventés la stature de ce père fictif pour donner plus de poids à leurs propres découvertes. Devenu leur complice, Saint-Marceau sort chercher les journaux pour Maud et est reconnu par des "chemineaux à demi-ivres, blousards sinistres en quête de pillage". Il se réfugie chez lui prêt à défendre chèrement sa vie quand les bougres donneront l'assaut. Mais le "téléphote" les foudroit de son rayon obscur et Saint-Marceau peut revenir sain et sauf à l'usine. Les frères décident ensuite de démarrer leur grande expérience météorologique (une extension de leurs travaux propulsifs). ILs vont opérer la modification de la densité de l'air dans un périmètre limité autour de Sèvres. On y flottera dans l'air sans l'aide d'appareil, avec la sensation de se mouvoir dans un fluide épais.

L'expérience réussit et l'on doit revoir toutes les habitudes. Les baromètres explosent tous dans un même pet. L'eau ne bout plus à 100 %. Les gens doivent se lester pour ne pas perdre pieds. Les enfants se délectent de folles natations aériennes. Des centaines de chiens et chats décollent de concert. La dénaturation de l'air s'étend dans la boucle que fait la Seine entre Billancourt et Suresne. Mais les conséquences de l'expérience causent bien des soucis au maire de Sèvres. L'ordre social, la famille, les liens du mariage, toutes ces institutions chancellent. Pour y remédier, Saint-Marceau rêve d'une nouvelle constitution qui imposerait à chaque citoyen, afin d'éviter une assomption volontaire ou involontaire, le port d'un "poids mort" et aux couples, l'union par une chaîne métallique. L'auteur en profite pour nous donner une courte version remaniée de Roméo et Juliette adaptée aux nouvelles conditions de flottement des corps : "Roméo d'un coup de talon se retrouve au balcon. Les deux amants sautent par la fenêtre et montent dans les cieux jusqu'à perte de vue".

 Quand l'usine des Paterson est bombardée par l'artillerie, les frangins montent dans leur yacht aérien pour constater l'étendu du phénomène météorologique et repérer les mouvements des troupes dirigées contre leur entreprise. L'assaut étant imminent, tous embarquent dans l'engin aérien, mais sa machinerie se détraque. L'un des frères est blessé et l'autre disparaît avec le bolide désemparé, quant aux autres passagers, ils ont pu sauter à terre sans trop de mal. Pendant ce temps, des secousses sismiques provoquées par la densité modifiée de l'atmosphère ravagent l'usine et ses environs qui finissent au fond d'un lac nouvellement créé. C'est sous des cieux lointains que Saint-Marceau rédige l'épilogue : Maud souffre de dédoublement de personnalité. Elle croit qu'il n'a rien pu arriver à ses frères, puisqu'elle a mis des mannequins à leur place. L'explication officielle de la catastrophe survenue à Sèvres est qu'un simple tremblement de terre a ravagé la région. Aucun habitant n'a survécu. Un éditeur malin publie l'histoire vraie des événements en expliquant que le célèbre Eric Paterson menacé par ses ouvriers avait dû, pour les mettre à la raison, faire venir les troupes de Paris, et qu'échappant au séisme, il avait pu disparaître à temps et regagner son pays, l'Amérique.

 

Note : Voilà un roman resté lisible qui nous renseigne sur l'état des conjectures concernant les sources d'énergie en 1913. Mais, c'est aussi un ouvrage édifiant sur l'écart abyssal entre une bourgeoisie croyant tout à la fois au progrès scientifique et au sens des convenances et ces "indigènes" des classes laborieuses et dangereuses de la banlieue parisienne tout juste bons à servir de cobayes aux expériences des premiers. Drôle de syndrome des banlieues avant 14-18 !

© Jean-Louis Brodu 2003

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