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ON VOLE DES ENFANTS A PARIS

Roman extraordinaire par Louis Forest

Jules Tallandier, Paris, 1909.

Résumé : ce roman mieux que tout autre peut servir à démontrer les rapports étroits qu'entretiennent les modes de narration du fait divers et du roman populaire. Il est en effet d'abord publié en feuilleton dans le "MATIN" du 25 juin au 29 septembre 1906 sous le titre "LE VOLEUR D'ENFANTS". De semaine en semaine, les dépêches simulées des 3 envoyés spéciaux concurrents : Bernard, Binard et Barbarus, dérouleront savamment les fils de l'intrigue. Mêlant adroitement l'actualité à la fiction, l'auteur fera participer les personnalités contemporaines les plus en vue : Mistinguette, Edison, La Belle Otéro, Anatole France, Camille Flammarion, Octave Mirbeau, Liane de Pougy, Hamard, chef de la Sûreté, Clémenceau et j'en passe. L'un des prototypes possibles de Harry Dickson interviendra également en la personne de William Trisson, le célèbre détective américain.

La trame de départ est d'une facture qu'on pourrait dire classique dans l'imaginaire de l'angoisse urbaine. Une mystérieuse série d'enlèvements d'enfants de 6 ans émeut la métropole parisienne. On discute de la signification des indices. Pourquoi le voleur, sans doute un détraqué, n'enlève-t-il que des enfants blonds ? Pourquoi ce maniaque abandonne-t-il les vêtements de ses victimes et les valeurs qu'ils renferment ? Ceux qu'on accuse traditionnellement du vol des enfants, les bohémiens, n'auraient pas négligé d'emporter ces incroyables bijoux dont on affuble alors les gosses de riches. Et puis, voici que seuls des enfants bruns se font désormais enlever. On n'y comprend plus rien. Mais l'on découvre grâce à une lettre de Mistinguette, ce détail certainement pas anodin : tous les enlevés sont très intelligents. Devant l'incapacité de la police à faire toute la lumière sur cette étrange affaire, une commission d'enquête scientifique prend les choses en main. Elle est dirigée par le docteur Flax, le célèbre chirurgien bienfaiteur allemand.

On saute alors en pleine conjecture néo-phrénologique. Car les coupables sont en définitive ce même docteur Flax et sa complice, la comtesse de Houdotte. Ils ont kidnappé les enfants en leur imposant la main sur une zone hypnogène du front. Après avoir été démasqués par nos vaillants reporters, ils se réfugient en Suisse dans leur forteresse de Frutt. Et l'on apprend enfin la vérité. Flax a utilisé les enfants enlevés pour ses expériences de génification. Il s'est inspiré de la délirante théorie effectivement proposée par un certain docteur Blanchet dans son opuscule de 1841 : "L'avenir physique, intellectuel et moral de l'enfant découvert à son arrivée au monde au moyen d'un procédé très simple" ; théorie grâce à laquelle, sur 75 sujets masculins arrivant à l'âge de 20 ans, il en dénombra :

Les conclusions de Blanchet avaient été acceptées en 1840 par l'Académie Royale de Médecine de Paris, et en 1841 par la Société Phrénologique de Paris. Son axiome de base est que plus le cerveau contient d'eau et plus l'individu est abruti. Ainsi, dans le roman, Flax en déduit que l'on peut semer le génie dans des cerveaux prédisposés. Il suffit de dessécher les cerveaux des enfants pour que leur tendance héréditaire géniale se manifeste pleinement. Pour ce faire, il suffit d'y introduire chirurgicalement un grain de Flaxium, sorte de radium perfectionné par lui. Chez chaque enfant s'était ainsi développé un génie particulier, sauf chez les 6 filles qui héritèrent toutes du génie de la maternité ! Les gamins ont donc chacun leur spécialité, autant les énumérer dans l'ordre :

Une coalition internationale part assiéger le château-repère suisse de l'infâme docteur Flax. Mais celui-ci et ses séides (2 jumeaux géants) disposent pour se défendre des merveilles inventées par les petits génies : machine pneumatique permettant la manipulation artificielle des intempéries, fluide protecteur d'électricité à haute tension, fusils à aiguilles douloureuses, etc. Flax finit par se rendre du fait des dissensions perpétuelles entre les insupportables petits génies. Ils ne peuvent plus se sentir les uns les autres. Il suggérera lui-même de procéder à des opérations réparatrices inverses rendant les gamins à leur état d'intelligence première. N'ayant pu mener à bien leur grand dessein, Flax et la comtesse n'auront plus qu'à se marier juste avant leur suicide simultané.

 

Note : l'enlèvement d'innocents est un thème majeur du roman populaire que l'on retrouve dans les fausses rumeurs contemporaines d'enlèvements pour transplantation d'organe ou traite des blanches. C'est également l'un des plus sûr moteur du faits divers sensationnel à répétition. "On vole des enfants à Paris" a le mérite de conjuguer ce thème de l'enlèvement à celui des limites éthiques de l'expérimentation sur la personne humaine.

© Jean-Louis Brodu 2003

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